Dépose l'armure
- Sarah Julliot de La Morandière

- 10 nov. 2025
- 3 min de lecture
Il fut un temps où tu as forgé ton armure. Pièce après pièce, tu l’as façonnée dans le secret de tes nuits, avec les larmes que personne ne voyait et les colères que tu n’osais pas crier. Tu l’as polie avec les silences, les sourires figés, les « ça va » murmurés comme des incantations. Elle brillait, cette armure, d’un éclat rassurant — celui du métal qui ne plie pas, qui ne tremble pas. Elle t’a permis de traverser les orages debout, de marcher sur les épines sans saigner, de regarder le monde à travers une vitre épaisse, sans jamais être vraiment touché.e.
Elle t’a sauvé.e, cette carapace. Elle a été ton refuge quand les mots blessaient, ton bouclier quand les regards pesaient. Grâce à elle, tu as pu avancer, même les jours où ton cœur était une pierre au fond de ta poitrine. Elle t’a appris à survivre, à ne pas t’effondrer, à ne pas montrer tes failles. Elle a été ta forteresse, ton rempart, ta seconde peau.
Mais avec le temps, tu as senti qu’elle t’étouffait. Elle s’est incrustée dans tes os, collée à ta chair, jusqu’à ce que tu ne saches plus où elle finissait et où tu commençais. Elle t’a protégé.e du froid, mais elle t’a aussi privé.e de la chaleur des étreintes. Elle a amorti les coups, mais elle a aussi étouffé les rires, assourdi les chants, voilé les couleurs du monde. Elle t’a tenu.e debout, mais elle t’a empêché.e de danser.
Sous le métal, il y avait tes émotions, ces rivières sauvages que tu avais apprivoisées à force de barrages. Il y avait tes peurs, tes joies, tes colères, tes désirs — toutes ces forces qui te rappelaient que tu étais vivant.e, que tu étais humain.e. Mais l’armure les avait réduites au silence, transformées en murmures lointains, en ombres mouvantes derrière les barreaux de ta prison dorée.
Aujourd’hui, tu sens qu’elle te retient. Elle te protège encore, mais de quoi, au juste ? Du risque de souffrir, oui, mais aussi de celui d’aimer sans réserve, de rire aux éclats, de pleurer à gros sanglots. Elle te garde à l’abri des tempêtes, mais elle t’empêche aussi de sentir la pluie sur ton visage, le vent dans tes cheveux, le soleil sur ta peau. Elle te maintient dans un entre-deux, ni tout à fait présent.e, ni tout à fait absent.e, comme une ombre qui marche sans laisser d’empreinte.
Et si tu l’enlevais, cette armure ? Pièce par pièce, comme on retire des couches de vêtements trop lourds après un long hiver. Juste assez pour laisser entrer un peu de lumière, un peu d’air, un peu de vérité. Juste assez pour sentir, enfin, le poids de tes propres ailes.
Car tu sais, au fond de toi, que la vraie force n’est pas dans ce qui te blinde, mais dans ce qui te fait battre le cœur. Dans ce qui te rend vulnérable, dans ce qui te relie aux autres et à toi-même. L’armure t’a servi, elle t’a sauvé.e, mais elle n’est plus ta maison. La vie, avec ses tempêtes et ses caresses, mérite d’être vécue sans filtre, sans rempart.
Tu as le choix, maintenant. Celui de continuer à te cacher, ou celui de déposer ton armure, avec gratitude, pour laisser ton cœur respirer. Personne ne peut le faire à ta place. Personne ne peut décider pour toi. Mais sache que chaque fois que tu oses retirer une pièce, tu fais le choix de vivre — vraiment vivre, avec tout ce que cela implique : la peur, la joie, la douleur, l’amour, et cette liberté immense d’être enfin toi, sans masque, sans rempart, sans armure. Le choix t’appartient. Et c’est peut-être là, dans ce choix, que réside ta plus grande puissance.




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