Tu es une rivière
Toi, lecteur, lectrice, tu es une rivière. Peut-être ne le sais-tu pas encore. Peut-être regardes-tu parfois seulement ce qui se voit de toi : ton visage, tes gestes, tes paroles, tes réussites, tes hésitations, tes erreurs. Tu regardes ce que les autres regardent. Tu écoutes ce qu'ils disent de toi. Tu te souviens de leurs remarques, de leurs compliments aussi. Et, sans t'en apercevoir, tu finis parfois par croire que tout cela raconte qui tu es. Mais regarde une rivière : à sa surface, le ciel se reflète, un nuage passe, une feuille descend avec le courant, le vent vient froisser l'eau. Par moments, elle semble parfaitement calme, à d'autres, elle se trouble. Pourtant, ce que tu vois n'est que la surface. Sous l'eau, un autre monde existe : des profondeurs, des courants, des pierres, des racines, une vie silencieuse. Toi aussi, tu es beaucoup plus vaste que ce que l'on voit de toi. Depuis longtemps, tu apprends à te regarder dans les yeux des autres. Tu as peut-être entendu : « Tu es trop sensible. », « Tu es formidable. », « Tu es compliqué.e », « Tu es doué.e », « Tu pourrais mieux faire. », « Tu es toujours comme ça. » Des mots ont été déposés sur toi. Certains comme des fleurs, d'autres comme des poids. Et peut-être en as-tu gardé quelques-uns. Peut-être même les portes-tu encore. Tu as parfois fini par dire : Je suis comme ça, Je suis trop… Je ne suis pas assez… Mais qui t'a dit que ces mots étaient la vérité ? Une personne n'est pas une phrase. Tu n'es pas un adjectif. Tu n'es pas la somme des regards posés sur toi. Tu es en mouvement. Tu es en devenir, comme la rivière.
Quelqu'un peut te trouver distant.e … mais il ne sait peut-être pas combien tu ressens. Quelqu'un peut te trouver indécis.e … il ne voit peut-être pas tout ce que tu prends le temps de considérer. Quelqu'un peut te trouver trop sensible … il ne connaît peut-être pas la finesse avec laquelle tu perçois le monde. Quelqu'un peut ne retenir de toi qu'une erreur … alors qu'une vie entière se trouve derrière cette erreur. Et puis il y a ceux qui voient ta lumière, ceux qui reconnaissent ta générosité, ton courage, ta présence. Mais même leur regard, si doux soit-il, ne te contient pas tout entier, tout entière. Car personne ne peut voir toute ta rivière. Chacun n'en aperçoit qu'une rive, un morceau de paysage, un instant, une couleur. Et toi aussi, lorsque tu regardes quelqu'un, tu ne vois qu'une partie de son histoire. Tu ne sais pas toujours ce qui se cache derrière son silence, derrière sa colère, derrière son sourire, derrière son absence. Alors peut-être pouvons-nous apprendre à regarder les autres avec un peu plus de douceur. Et nous-mêmes avec davantage encore.
Il y a des mots qui glissent sur toi. Et puis il y a ceux qui s'enfoncent. Certains mots touchent quelque chose de plus ancien, une blessure, une peur, un souvenir, une ancienne croyance sur toi-même, une vieille pierre au fond de ta rivière. Alors une remarque banale peut soudain faire très mal. Tu te demandes pourquoi elle t'atteint autant … Peut-être parce qu'elle n'est pas seule. Elle vient de rencontrer quelque chose qui était déjà là. Alors, la prochaine fois qu'une parole te bouleversera, peut-être peux-tu t'arrêter un instant. Respirer. Ne pas te précipiter pour croire.
Et te demander simplement : « Qu'est-ce que cette parole vient toucher en moi ? » Pas pour te juger, pas pour tout comprendre. Juste pour t'écouter, avec cette douceur que tu offres si facilement aux autres et que tu oublies parfois de t'offrir à toi-même. Tu peux écouter sans te laisser définir. Le regard des autres n'est pas inutile, bien au contraire. Parfois, une personne nous montre quelque chose que nous ne voulions pas voir. Une remarque peut nous faire grandir, un retour peut nous aider à changer, une critique peut ouvrir une porte. Mais il y a une différence entre écouter et se définir à travers ce que l'on entend. Tu peux recevoir une remarque sans en faire une vérité absolue. Tu peux reconnaître une erreur sans t’identifier à cette erreur. Tu peux entendre une critique sans t’identifier à elle. Tu peux même changer sans croire que tu étais moins bien avant de changer. Alors, lorsque quelqu'un te dit : « Tu es… » peut-être peux-tu intérieurement ajouter : « C'est ainsi que tu me perçois aujourd'hui. » Cela laisse de l'espace. Et dans cet espace, tu restes libre.
Descends sous ta surface … Toi qui passes peut-être beaucoup de temps à regarder ce que les autres voient de toi, quand as-tu pris le temps de regarder ce qui se trouve dessous ? Qu'est-ce qui te fait réellement vibrer ? Qu'est-ce qui compte pour toi lorsque personne ne regarde ?
Qu'est-ce qui te donne de la joie ? Qu'est-ce qui te bouleverse ? Qu'est-ce qui te met en mouvement ? Quelles sont les valeurs auxquelles tu ne veux pas renoncer ? Quels rêves dorment encore en toi ? Quelles parts de toi n'as-tu jamais osé montrer ? Il y a tant de choses que le monde ignore de toi. Des combats menés en silence, des larmes que personne n'a vues, des recommencements, des élans, des gestes d'amour restés secrets, des forces découvertes dans l'épreuve, des rêves que tu portes encore. Tout cela existe. Tout cela est toi. Tu n'es pas une photographie. Tu as peut-être changé sans t'en rendre compte. La personne que tu étais il y a deux ans n'est plus exactement celle qui lit ces lignes aujourd'hui. Et celle que tu seras demain n'est pas encore née. Alors pourquoi laisser une vieille définition décider de ton présent ? Pourquoi continuer à porter le « tu es » de quelqu'un qui ne connaît peut-être plus la personne que tu es devenue ? Une rivière ne demande pas la permission de changer. Elle avance, elle rencontre un rocher, elle le contourne, elle traverse une vallée, elle ralentit, elle accélère, elle se trouble après l'orage … Puis elle retrouve sa limpidité. Elle ne cesse jamais d'être une rivière.
Toi non plus, tu ne cesses pas d'être toi lorsque tu traverses une période difficile. Tu n'es pas ton moment de doute, tu n'es pas ton échec, tu n'es pas ta blessure, tu n'es pas le jugement de quelqu'un. Tu es celui ou celle qui traverse, celui ou celle qui apprend, qui tombe parfois, qui recommence, qui découvre, qui grandit. Peut-être qu'un jour, tu te lasseras de demander au monde : « Que pensez-vous de moi ? » Et qu'une autre question naîtra, plus simple, plus profonde : « Qu'est-ce que moi, je sais de moi ? » Lorsque le bruit s'éloigne, lorsque les regards se taisent, lorsque tu n'as plus besoin de prouver. Qui es-tu ? Qu'est-ce qui demeure ? Peut-être trouveras-tu alors quelque chose de très ancien. Quelque chose qui était là avant les étiquettes, avant les comparaisons, avant les « sois comme ceci », avant les « ne sois pas comme cela ». Ta source est ce lieu intérieur où tu n'as rien à démontrer. Tu n'as pas besoin d'y être parfait.e, tu n'as pas besoin d'y être fort.e, tu peux simplement être là .. et respirer.
Toi, lecteur, lectrice, tu es une rivière … alors souviens-toi. Toi, lecteur, lectrice, tu es une rivière. Ne te réduis pas à ta surface. Ne laisse pas un regard extérieur devenir ton identité. Ne laisse pas une parole ancienne écrire ton avenir. Ne laisse pas une erreur effacer tout ce que tu es. Tu es tellement plus vaste, plus riche, plus vivant.e. Tu es fait.e de ce que tu montres et de tout ce que personne ne voit. Tu es fait.e de tes racines, de tes traversées, de tes silences, de tes élans, de tes blessures, de tes guérisons, de tes rêves, de tout ce qui, en toi, continue de chercher la lumière. Alors, lorsque le monde te dira : « Tu es… » … écoute. Mais n'oublie pas de revenir à toi, à ton silence, à ta profondeur, à ta source. Car les autres peuvent regarder ta rivière. Ils peuvent en admirer les reflets. Ils peuvent en commenter les remous. Ils peuvent même croire en connaître le cours. Mais ils ne sont pas ta rivière. Toi seul peux apprendre à en écouter le murmure. Et peut-être découvriras-tu, au fond de toi, que tu n'as jamais eu besoin de devenir quelqu'un d'autre. Seulement de descendre un peu plus profondément en toi. De laisser partir quelques poids, de retrouver ton courant et de faire confiance à cette eau qui, depuis toujours, connaît le chemin. Avance à ton rythme, avec tes détours, avec tes méandres, avec tes eaux claires et tes eaux troubles. Avance sans chercher à convaincre, sans chercher à plaire à tous, sans demander à chaque passant si tu es une belle rivière. Tu es une rivière. Et sous ta surface il y a un monde. Un monde que personne ne peut entièrement voir, un monde que toi-même, peut-être, n'as pas fini de découvrir. Et c'est peut-être là que commence le véritable chemin vers toi.





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